mercredi 14 mars 2012

Son Goku, Nietsche et la bulle immobilière japonaise


En 1984, les horloges londoniennes ne sonnaient pas encore treize coups.

Alors que la famine tuait un million d’éthiopiens et le complexe industriel pharmaceutique ravageait la ville de Bhopal, l’Amérique mettait au monde Scarlett Johanson, Katy Perry et Avril Lavigne.

Et au Japon, l’hebdomadaire Shonen Jump, commençait à publier les aventures d’un garçon doté d’une queue qui partait à la recherche de sept boules de cristal.  

À l’époque, au Japon, c’est un petit vent de revanche qui souffle. Rappelez-vous, les grands holdings nippons rachetaient à tour de bras les gratte-ciels new-yorkais, dont l’emblématique  Rockefeller Building, et les congressistes populistes du Parti Républicain fracassaient à coup de battes les Toyotas et autres Suzukis devant la Maison Blanche.

C’est donc dans ce contexte qu’Akira Toriyama  posera, avec Dragon Ball, les bases définitives du Shonen Manga, le sous-genre le plus connu de la BD à grands yeux et coupes improbables. La recette de la plupart des Shonens Mangas est simple. On prend un jeune garçon, naïf et avec une force de volonté à toute épreuve (si tu veux, tu peux, la version japonaise de l’American Dream). On le sort de son village natal, car il a forcément grandi à la campagne (la ville c’est beurk, Babylon, corruption des mœurs, etc.). Il fait ses armes dans deux ou trois aventures rapides, genre un combat du style David contre Goliath, ou libérer un petit village de la tyrannie d’un baronet local.  Puis débute enfin la vraie saga héroïque qui inscrira son nom dans le panthéon des grands héros. Cerise sur le gâteau, on finit par découvrir qu’il n’est pas ce plouc que l’on croyait (genre vous voyez vraiment le sauveur de l’humanité être le fils de deux paysans ?) : sa naissance cachait en effet un secret jalousement gardé. De Moïse à Son Goku en passant par le Roi Arthur, Superman et Luke Sywalker.

Difficile de se singulariser au milieu de tous ces héros à histoire identique. Or Dragon Ball affiche une personnalité ravageuse. À commencer par le monde lumineux et coloré où se déroule l’action, avec ses maisons aux angles gentiment arrondis et en harmonie avec l’environnement. Un monde résolument douillet, dont l’ordre parfait n’est troublé à l’occasion que par quelques pommes pourries. Et puis il y a Son Goku, héros magnétique, mystérieux, solaire, animal, jouissif et, j’ose l’adjectif, nietzschéen. Son Goku, on le sait, ne connaît pas le mal. Ayant grandi à l’écart du monde et de sa corruption, il est incapable de toute mauvaise pensée et peut par conséquent monter sur le nuage Kinton ou boire l’eau sacrée. Connaît-il pour autant le bien ? En tout cas, pas dans sa version chrétienne, faite de renoncement de soi et d’ascèse, l’idéal sacrificiel du martyre. Lui, c’est une force de la nature. Il n’a pas honte de son corps (il se balade nu la moitié du temps) ni de ses appétits (une vraie bête à bouffer et, c’est dit à mi-mots, à baiser). En fait Son Goku, c’est l’apologie du corps. Il ne se bat qu’accessoirement pour sauver la planète. Son vrai but, et c’est répété en boucle, c’est la jouissance du combat. Devenir de plus en plus fort n’est pas un moyen (de protéger les siens, d’asseoir une idéologie) mais un but en soi. Il ira même jusqu’à pardonner la vie de plusieurs ennemis qui avaient pourtant failli détruire la planète, dans l’espoir de pouvoir les affronter à nouveau.

Son Goku ne doute jamais. C’est la confiance totale en ses propres moyens. C’est, quelque part, le Japon triomphant des années 80.

On connaît l’histoire depuis. Dans une sorte de répétition générale de la crise actuelle, la bulle immobilière japonaise crève dans les années 90, les banques se retrouvent avec des milliards en actifs toxiques, dont ils ne sont pas encore vraiment débarrassés, et des centaines de milliers de  foyers respectables se trouvent endettés jusqu’au cou ou carrément à la rue.
Les Shonens Manga ne pouvaient rester étrangers à ces convulsions. 20 ans après  Dragon Ball, les deux séries phares du genre, au succès retentissant, participent ainsi à sa redéfinition.


Dans Full Metal Alchemist et dans Naruto, la rigolade est finie. Exit les catégories morales claires et tranchées qui structuraient l’univers de Toriyama. Le monde est devenu entre temps un endroit hostile, tragique et opaque, marqué par la guerre et le cycle infini de la haine. Le choix même des métiers des héros confirme cette volonté de mettre l’opacité du réel au centre de l’intrigue : les aventures d’un Alchimiste ou d’un Ninja doivent en effet être lues comme une herméneutique dramatisée, visant à dégager un peu de sens dans un univers marqué par le sceau du Chaos.

Prenons Full Métal Alchemist. Comme tout Shonen qui se respecte, il débute avec le départ d’Edward Elrich et son frère Alphonse de son idyllique village de Roosembol, en route vers la découverte du monde. Mais dès la première aventure, le ton est posé : ils devront affronter un faux prêcheur, qui subjugue un village entier avec sa lecture simple du réel et des promesses d’abondance et de vie éternelle. Et il ne s’agit là que d’une mise en bouche. Par la suite, les frères Elrich découvriront les horreurs de la guerre et de ses retombées, les intrigues politiques dans les coulisses du régime militaire qui dirige le pays, l’hubrys des autres alchimistes prêts aux pires abominations pour un peu de connaissance, et finalement, la vérité qui se cache derrière la pierre philosophale, son ingrédient secret : des vies humaines en grande quantité, d’où les génocides orchestrés par le pouvoir. Et cette équation qui résume la série, Connaissance = Pouvoir = Sacrifice d’autrui, équation que le héros finit par résoudre en laissant tomber les deux premiers termes. Tout comme l’ensemble de la société japonaise, bien moins docile que par le passé au sacrifice de pans entiers de sa population, du moins d’après un article récent du Monde sur Fukushima.

Quant à Naruto, l’idée de base, comme dans tout manga de ninjas, repose sur l’idée boudhiste de instabilité du monde flottant, dont l’auteur tire toute les conséquences. La première aventure contient à nouveau les germes de ce que sera la série. Élève à l’école des ninjas, Naruto se fait tromper par un des profs, qu’il avait en haute estime, pour qu’il vole pour lui des parchemins secrets. Tout se finit par une course poursuite dans les bois, où les trompe-l’œil se succèdent dans le but de berner son adversaire. Terminés les combats transparents de Dragon Ball. Dans Naruto, la clé de la victoire est de voir dans le jeu opaque de l’adversaire, tout en l’empêchant de voir dans le votre. À partir de cette prémisse de base, l’intrigue se complexifie, appuyée sur la figure centrale de la trahison. Les petites guéguerres de cour de récréation sont remplacées peu à peu par les vraies guerres entre pays ninjas, dont on saisit rarement le but mais dont perçoit clairement la souffrance provoquée. Sasuke, le compagnon inséparable de Naruto, tombe dans le côté obscur, et s’avilit progressivement au fur et à mesure des épisodes. Il est manipulé par Orochimaru, qu’il manipule ensuite à sa guise, avant de se faire manipuler à nouveau par Danzo, qui est manipulé par Madara, dans une chaîne sans fin d’instrumentalisation réciproque d’autrui. Des évènements clés dans la série, dont on croyait connaître les détails et le sens, changent soudainement de significations au gré des révélations. Enfin, des jeux de miroirs et de renvois avec les générations passées de ninjas confirme ce que les personnages ont déjà appris : il en a toujours été ainsi du monde, c’est l’éternel retour de la guerre, la souffrance et la mort.   

Voilà ce que lisent aujourd’hui les enfants de 12 ans (et les ados attardés comme moi). Morale de l’histoire : le monde est un endroit horrible, méfiez-vous des gens, apprenez quand même à faire confiance à quelques personnes, même s’ils risquent de vous faire souffrir. Si vous doutiez encore que la fin des temps est proche…

9 commentaires:

Ataru a dit…

Il y a à peu près 300 000 arguments mangas pour contredire cette idée d'évolution dans les shonens, mais comme je sais que je joue en terrain favorable .... :P

Le rageux a dit…

C'est grandiose. Que d'heures passées devant sa télé ou devant ses mangas.
Et dire que je n'ai jamais suivi Dragon Ball parce qu'on m'interdisait TF1 qui le diffusait...
C'est sans doute parce que moi aussi j'ai été élevé à la campagne!

Sinon on attend confirmation de tes dires par notre envoyé spécial de retour du Japon.


Sans déc, Ataru, si t'étais pas feignant comme nous tous, tu écrirais des livres hein? Pas vrai ?

C'est quoi les autres sous-genres de la BD japonaise ?

Le nihiliste a dit…

Revenant du Japon 8-), je peux surtout affirmer que si on considère le manga comme un miroir de la société japonaise, ce sont des putains d'obsédés du fion...

Ataru a dit…

J'ai honte de tout ce temps perdu oui :S
J'ai failli mettre des citations et tout, genre je connais mes bouquins par coeur, mais ça allongeait trop ^^

Sinon. Manu, le Japon c'est le pays de l'édition. Ils publient à peu près 100 fois plus par habitant que l'Espagne (du moins quand j'étais en prépa, donc avant Internet). Du coup il y a des Mangas pour TOUT. Pour adolescents (shonens) et pour adolescentes (shojo) pour adultes, enfants, érotiques, pédés, de cuisine, de bricolage, adaptation des oeuvres littéraires (dernière bizarrerie que j'ai vu publiée en Espagne : Le Capital et Ainsi parlait Zarathrousta en manga :S)

Ataru a dit…

Sinon, j'avais spécialement pour le bougnat et le rageux une comparaison entre Son Goku / Achille (héros presque parfait et presque malgré lui) Edward Ulrich / Ulysses (carrément plus sombres, ayant vu le côté obscur de l'homme et des arts magiques et qui finissent par retourner chez eux) et Naruto / Oreste (héros tragique par excellence, s'interrogeant en permanence sur la légitimité du meurtre)

Mais j'avais déjà employé des mots compliqués (ce que normalement je déteste) et j'ai préféré ne pas en rajouter dans le côté prof de lettres pédant.

Le bougnat a dit…

Escroc! ça fait des années que tu nous recycles tes analyses du monde comme il va à travers les tribulations manga de San Boku. Remboursez!

Anonyme a dit…

Oui, mais c'est cette semaine qui m'a pris de relire Dragon Ball, alors que ça faisait des années que je le faisais plus :P

Ataru

Le rageux a dit…

Bon, la semaine prochaine, je vous parle des disques Blue Note. Ca fera chier tout le monde sauf moi! :p

Le bougnat a dit…

@rageux
"Note bleue et Slip marron." J'ai ton titre!

@Ataru
Ataru,c'est bien connu, par temps de crise, il y a des valeurs refuge...