mercredi 16 mai 2012

Happy Birthday!! 2/2


Une des rares fois où j’ai vu mon père, cet éternel optimiste, manifestement déçu, fut à la place Syntagma.  Il venait de retrouver, 30 ans après, son amour de jeunesse, le  pays où il avait passé de longs mois de vacances à dormir sur la plage et à sillonner les îles avec un sac à dos. Il voulait nous montrer les terrasses où il avait passé ses après-midi d’été à boire de l’ouzo plongé dans des fauteuils en osier. En arrivant, la place était toujours là, le parlement était toujours là, les soldats avec leurs pompons ridicules étaient toujours là, mais les fauteuils en osier avaient été remplacés par les chaises en plastique du Mac Do, du Dunkin Donuts et du Haggen Hatz.

Avouons-le, au-delà des réussites et des échecs de ces quatre jours et de leur indéniable effet marketing, le 12m15m (le nom übercool que l’on a donné aux festivités et aux actions qui ont accompagné le premier anniversaire du 15 M) est déjà imprégné de nostalgie et de l’impossibilité tragique de faire revivre le passé.

La raison est très simple. Certes, le 15 M de la première étape, celle d’acampadabcn et acampadaSol, était puérile et peu opératoire. Certes, la fin, après deux mois, frôlait le pathétique, avec les punks à chiens et les clodos et une expulsion que personne de sensé a condamné. Mais avec le recul, putain ce que c’était bien. Le mouvement a profité d’un moment d’extrême faiblesse du gouvernement socialiste pour faire à peu près ce qu’il voulait. En quelques semaines, ils auront tout essayé, et c’était là sa force : il n’y avait pas de scénario écrit. Il était imprévisible, il fallait suivre au jour le jour la tension des forces qui le composaient pour le comprendre, on savait jamais ce qui allait se passer le lendemain.


Un an après, les actes successifs de la pièce qu’ils nous ont joué étaient prévisibles du début jusqu’à la fin. Les indignés sont désormais majeurs : ils ont rejoint tous les autres acteurs politiques dans ce mauvais feuilleton bourré de clichés qu’est la vie politique.

Ça a donc commencé par une grande manifestation. Voici les dangereux radicaux antisystème qui m’ont accompagné (ou d’après une ministre, les assistés qui ont plongé le pays et qui maintenant manifestent) : une avocate à succès, un ingénieur en télécommunications et un professeur.



On prend un coup de vieux en regardant autour, et nos vielles jambes supportent mal les plus de trois heures de marche. En arrivant à Place Catalogne quatre heures après, le cœur n’y est plus. C’est pourtant l’heure de la grande messe : le retour triomphant des indignés ne pouvait se faire sans une assemblée populaire. Peu importe qu’une assemblée à plusieurs milliers ne soit pas le comble du pratique. La fonction n’est évidemment pas décisionnelle (ça fait longtemps que les décisions se prennent ailleurs). Elle est surtout symbolique et informative, il faut expliquer aux sympathisants ce qu’on leur a concocté pour les prochains jours. Quand on commence à rappeler la liturgie canonique des assemblées, nous nous éclipsons.


La nuit, j’y retourne quand même. C’est le moment club social, on est certain de retrouver des gens, et en plus, c’est sûr qu’il y aura la moitié de toute la mouvance transpédégouines-panthères roses. Je finis par papoter assis par terre et j’apprends que ma conception de la vie est celle d’un chemin plat et goudronné, où tout est à portée de main, et où tout le monde est prêt à m’aider à parvenir à mes objectifs. Pas faux. Sinon, je suis un peu déçu. Elles sont où ces commissions et ces groupes de travail qui restaient à parler de politique, à refaire le monde et planifier des actions jusqu’à deux ou trois heures du matin ?



Le lendemain, c’est dimanche, on est sur Place Catalogne, haut lieu de promenade dominicale pour familles et couples de papys, les indignés se doivent de se montrer sous leur jour le plus respectable. Sous les tentes, les iaioflautas distribuent des beaux dépliants aux passants. Ah, les iaioflautas ! Contraction de iaio (papy) et de perroflauta (punk à chien), c’est l’énième trouvaille médiatique du 15M (toujours à l’aise avec la com übercool), un groupe de vieux qu’on met toujours en première ligne et qu’on envoie faire des actions un peu partout, banques, tribunaux, hôpitaux, etc.



Le programme de la journée présente les horaires de réunion des différentes commissions. Mais première surprise : à côté des horaires on voit le nom d’une sorte de conférencier, avec ses galons d’autorité (des profs, des profs et des profs, vous l’avez deviné). Je m’approche à la commission éducation et mes soupçons sont confirmés : la parole horizontale, plurielle et complètement destructurée de l’année dernière a laissé la place à une parole quasi monopolisée par un spécialiste. Mais il faut avouer qu’il parle bien, que c’est intéressant et qu’il interpelle bien les passants. Et surtout que, dès qu’il finit son discours et cède la parole, ça devient chiant à mourir et je finis par me casser. De toute façon je n’ai jamais été très parole plurielle intelligence collective moi.




Deuxième entorse à l’horizontalité, les spécialistes sont malgré tout hiérarchisés. Et à 17 h il y a une des stars médiatiques du 15M qui parle, l’économiste Arcadi Oliveres, professeur à l’université et le genre de mec à ne pas rater un seul congrès d’ATTAC. Dans une ambiance caméras de télé et micros radio et devant plusieurs centaines d’adorateurs, dont pas mal de passants surpris, il vient nous parler de l’audit citoyen de la dette. J’ai pas tout compris mais en gros, la partie de la dette qui ne serait pas légitime, faut pas la payer.



Bref, vous l’aurez compris, le but de l’opération de ces journée n’est vraiment plus de faire émerger des idées (d’où la perte totale de spontanéité) mais de se donner une légitimité en se défendant des critiques de stérilité et en affichant le travail accompli, théorique et pratique. Or je crains que le sacrifice de la spontanéité au profit d’une éventuelle aura de respectabilité (qu’ils auront bien du mal à se donner)  ne soit pas une impasse…    

2 commentaires:

Le rageux a dit…

Très intéressant que tout ceci. Je surkiffe. Où l'on voit que la nostalgie et le folklorisme qui est son corollaire cathartique sont les meilleurs moyens de désamorcer l'efficacité d'un mouvement, qui, de toute façon, était peut être au départ déjà trop composite pour espérer perdurer tel quel.Et en même temps que le pouvoir a joué sa meilleure carte en autorisant les manifestations et en restant souple.

Ataru a dit…

Plus qu'un désamorçage, c'est l'évolution naturelle de tout mouvement, non? ce qui est fou là c'est la vitesse.

Tiens, je viens de lire ça dans la presse, qui dit un peu la même chose que moi, il sont devenus plus concrets, moins inclusifs :
http://ccaa.elpais.com/ccaa/2012/05/16/madrid/1337124188_766900.html

Sinon ces deux derniers jours ils tentent vraiment de provoquer la police (qui d'habitude n'était pas très dure à provoquer, plutôt le contraire) pour finir en martyr. Mais j'ai l'impression que ça ne va pas prendre...